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Marcel Schwob

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Marcel Schwob: Chez Le Mastroquet (Poème)

  

Chez Le Mastroquet

Boutique sang de boeuf jusqu’au premier étage.
A travers le treillis défoncé du grillage
Des carreaux maculés. -Deux rideaux mal blanchis
Frôlant le crépi mort de leurs plis avachis.
Trois melons étalés en pleine devanture,
Près de beignets dorés dans un bain de friture.
Des raviers blancs suant du jus noir de pruneaux.
L’or fameux des harengs baisant de vieux cerneaux.
La trogne enluminée, à la rondeur bonasse,
Du patron ballonné jusqu’au cou de vinasse
Met une tache rouge au milieu du comptoir.
Quelques bouchers sanglants sortis de l’abattoir,

Coiffés d’une viscope à tournure de mitre,
Avalent sur le zing le vin bleuté d’un litre
Et puisent, pour se mettre en goût, au tas d’oeufs durs.
Contre le fond graisseux et charbonné des murs,
Une vieille qui dort laisse pendre sa lippe:
Un limousin plâtré crache en fumant sa pipe.

Marcel Schwob
(1867-1905)
Chez Le Mastroquet
Juin 1888

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Marcel Schwob: La Lumière (Poème)

 

La Lumière

La lumière bleue est passée,
Allons vers les lumières blanches.
O chérie es-tu donc lassée?

Nous avons des ailes aux hanches,
Puisqu’on nous a chassés du bleu,
Ouvrons, chérie, ouvrons nos ailes,
Voguons comme des caravelles
Vers le soleil tout blanc de feu.
La lumière blanche est passée,
Allons vers la lumière rouge.
M’amour, je te tiens embrassée,
J’ai mon couteau sanglant qui bouge.
Vivons ici dans le vermeil.
Ton petit doigt aura pour bague
Un coeur foré d’un coup de dague:
J’ai de l’or -as-tu point sommeil.
La lumière rouge est passée,
Allons vers la lumière verte.
Viens chauffer ta gorge glacée:
Entrons, la porte est grande ouverte.
Buvons tout cet or vert fondu;
Buvons, nous verrons monter, lentes,
Des flammes blanches et sanglantes.
Mignonne, m’as-tu répondu?
La lumière verte est passée,
Allons vers la lumière pâle,
Allons: notre forme effacée
Glissera sous ces flots d’opale.

Marcel Schwob
(1867-1905)
La Lumière

Portrait: Félix Vallotton
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Marcel Schwob: Rasant les murs du port… (Poème)

 

Rasant les murs du port…

Rasant les murs du port, passent trois matelots.
Le loustic de la bande a dans une bataille
Attrapé sur le nez une profonde entaille,
Il rit et bat à coups de poings les volets clos.
Sous l’obscure lueur sanglante des falots,
Une hôtesse ventrue à mine de futaille
Leur fait signe et tous trois, la prenant par la taille,
Se poussent au comptoir derrière les hublots.
Les mathurins béats, accoudés sur la table,
Avalent éblouis un velours délectable
Versé par le patron dans leurs quarts de fer-blanc.
A côté d’un gabier qui va dégringolant,
De l’escalier graisseux et vermoulu du bouge
Une fille en cheveux descend, la trogne rouge.

Marcel Schwob
(1867-1905)
Rasant les murs du port…

•fleursdumal.nl magazine

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Marcel Schwob: Le Lac Des Sylphes (Poème)

   

Le Lac Des Sylphes

Les sylphes ont un lac aux vagues cristallines
Où les brumes ont couleur d’or,
Où les nénuphars ont des teintes opalines
Sur l’onde qui dort.
Où les fleurs ont d’étranges lueurs irisées
Et des pistils phosphorescents,
Leurs pétales d’argent, leurs corolles frisées
En plis indécents;
La lune s’y reflète en miroitements jaunes
Ruisselant sur l’ombre des eaux
Et sautant, feux follets, des saules et des aunes
Aux sombres roseaux.
Dans les brouillards laiteux, des formes vaporeuses
Vont glissant et disparaissant,
Plongeant sous l’eau limpide et s’enfuyant, peureuses,
Aux souffles naissants.
Là-bas, le long de l’eau, sous les arbres des rives,
On entend piauler les oiseaux;
Parfois, dans le feuillage, on voit passer, furtives,
Les nymphes des eaux.

Sur la rivière
Légère
La barque passe
Et repasse
Sur l’eau.
Sylphe ou lutine
Butine
Aux fleurs flottantes
Et riantes
Dans l’eau.
Elle s’envole
Frivole
Toute pareille
A l’abeille
Sur l’eau.
Elle balance,
Et danse,
Sur l’herbe trotte
Et barbote
Dans l’eau.
Sur la rivière
Légère
La barque passe
Et repasse
Sur l’eau.

Et la barque s’arrête à ces rives, et longe
Leurs filets de mousse traînants.
Mais la troupe des sylphes s’enfuit et replonge
A nos cris gênants.

Marcel Schwob
(1867-1905)
Le Lac Des Sylphes
Mars 1885

Portrait: Félix Vallotton
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Marcel Schwob: Sonnet Pour Lui (Poème)

 

Sonnet Pour Lui

Quand tu ris, j’aime à voir tes yeux étinceler,
Tes lèvres se trousser en mignardes risettes,
La pourpre de ta chair, pour mieux me harceler,
Sourire et refléter de moqueuses fossettes.
Et pareil à ces dieux sifflant dans leurs musettes
Que nos vieux joailliers aimaient à bosseler
Sur les parois d’argent des massives cassettes
Et d’un burin d’acier finement ciseler,
Tu ris en entr’ouvrant les deux coins de tes lèvres,
Pour me montrer tes dents avec des mines mièvres,
Et tu plisses ta peau sous de vifs reflets d’or.
Combien je donnerais, ô mon petit dieu Faune,
Dont le rire pétille à la tiédeur du Beaune,
Pour rire avec toi seul, dans la nuit, quand tout dort!

Marcel Schwob
(1867-1905)
Sonnet Pour Lui
15 Janvier 1888

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Marcel Schwob: Triolet En Scie Majeure (Poème)

 

Triolet En Scie Majeure

Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Il est rouge comme une guigne,
Ce jeune lapin gras et digne.
Vous n’avez qu’à lui faire signe:
Il file doux comme du miel.
Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Si vous avez une consigne,
Ce jeune lapin gras et digne
De sa main blanche comme un cygne
Vous fera monter jusqu’au ciel.
Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Le teint fleuri comme la vigne,
Ce jeune lapin gras et digne,
Avec une oeillade maligne,
Flûte en parlant, comme Ariel.

Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.
Depuis huit jours il a la guigne,
Ce jeune lapin gras et digne:
Je ne puis écrire une ligne
Sans qu’il y soit trempé de fiel.
Ce jeune lapin gras et digne
A pour petit nom Daniel.

Marcel Schwob
(1867-1905)
Triolet En Scie Majeure
Juin 1888

Portrait: Félix Vallotton
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Marcel Schwob: Poésies En Argot (Poème)

 

Poésies En Argot

Tire-lupin et Grinche-tard
S’en allaient à la sorgue,
Jaspinons tout doux.
Ils virent en rompant un orgue
Avec un air ninar.
Tirlonfa,
Jaspinons tout doux;

Tirlonfa,
Jargonnons tout doux.
Il faudra prendre le grand truc,
Dit Grinche, sans haut braire,
Jaspinons tout doux;
Nous n’avons plus denier ni pluc,
Nous n’avons plus de caire.
Tirlonfa,
Jaspinons tout doux;
Tirlonfa,
Jargonnons tout doux.
Prenons bien garde à notre tronche,
La dure nous attend:
Jaspinons tout doux.
Et si tu remouches qu’il bronche,
Eschicquons en brouant.
Tirlonfa,
Jaspinons tout doux;
Tirlonfa,
Jargonnons tout doux!
Es-tu taffeur? barbote vite
Et ne prends que le blanc,
Jaspinons tout doux.
Et nous aurons une marmite,
Enfonce donc ton branc,
Tirlonfa,
Jaspinons tout doux;
Tirlonfa.

Jargonnons tout doux!
Malucé! mais les coups lansquinent,
Malucé! c’est le dab!
Jaspinons, tout doux.
Rompons -des digues qui jaspinent,
Malucé! c’est un cab. –
Tirlonfa,
Jaspinons tout doux;
Tirlonfa,
Jargonnons tout doux!

Marcel Schwob
(1867-1905)
Poésies En Argot

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Marcel Schwob: Les Remorqueurs De Macchabés (Poème)

  

Les Remorqueurs De Macchabés

Allons, Polyte, un coup de croc:
Vois-tu comme le mec ballotte.
On croirait que c’est un poivrot
Ballonné de vin qui barbote;
Pour baigner un peu sa ribote
Il a les arpions imbibés:
Mince, alors, comme il nous dégote,
Pauv’ remorqueurs de macchabés.
Allons, Polyte, au petit trot,
Le mec a la mine pâlotte:
Il a bouffé trop de sirop;
Bientôt faudra qu’on le dorlote,
Qu’on le bichonne, qu’on lui frotte
Les quatre abatis embourbés.
Vrai, dans le métier on en rote.
Pauv’ remorqueurs de Macchabés.

Allons, Polyte, pas d’accroc,
Tu pionces plus qu’une marmotte,
Nous pinterons chez le bistro:
Le nouveau dab de la gargote
A le nez comme une carotte
Pour tous les marcs qu’il a gobés.
Un verre, ça vous ravigote,
Pauv’ remorqueurs de macchabés!

ENVOI

Prince, Polyte de la flotte,
Plus boueux que trente barbets,
Nous vivons toujours dans la crotte,
Pauv’ remorqueurs de macchabés!

Marcel Schwob
(1867-1905)
Les Remorqueurs De Macchabés

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Marcel Schwob: La Madone Amoureuse (Poème)

 

La Madone Amoureuse

Le ciel noir se piquait de torches résineuses,
Scintillantes lueurs, astres pâles d’amour.
Secouant du zénith leurs vapeurs lumineuses
En nuages d’encens au brasier du jour.

Se lustrait du vermeil bruni d’un disque pur,
Coeur jaunissant de fleur immobile et plantée
Comme une pâquerette aux mornes champs d’azur,
A travers l’infini sombre de l’étendue
La blancheur de la Vierge immense s’allongeait,
Colosse de vapeur vaguement épandue
Où le glaive éclatant de la lune plongeait.
Ce n’était plus le marbre aux arêtes précises
Où les Grecs découpaient la chair pâle des dieux,
Mais un esprit flottant en formes indécises
Et versant du brouillard vers la voûte des cieux.
Car l’idéal chrétien est fait de chair meurtrie,
Et d’orbites saignants et de membres broyés,
Tandis qu’abandonnant sa dépouille flétrie
L’âme ailée ouvre l’air de ses bras éployés.
Les dieux morts des anciens vivaient de notre vie;
Ils avaient nos amours; ils avaient nos douleurs;
Ils voyaient nos plaisirs en pâlissant d’envie

Et se vengeaient du rire en nous forçant aux pleurs.
Le Symbole vivant n’a que son existence
Dont la force idéale échappe à nos regards,
Et les martyrs en vain cloués sur leur potence
Interrogeaient l’éther avec leurs yeux hagards.
Mais l’élan passionné de la Vierge Marie
Avait noyé son âme en une ombre de chair
Faite de désirs fous, de luxure pétrie,
Où le cri de l’amour passait comme un éclair.
Cette chair transparente errait dans la pénombre,
Emergeait sous le froid de la Nuit, grelottait,
Et la Vierge trempée aux plis d’un voile sombre
Couvrait de ses deux mains son front et sanglotait.
Ses cheveux blonds coulaient en vagues dénouées
Qui ruisselaient à flots dans le fauve sillon
Des mamelles de brume à sa forme clouées
Par deux boutons puissants casqués de vermillon.
Et ses larmes roulaient en sanglantes rosées,
Jaillissant sous les cils parfumés de ses yeux
Comme un filet gonflé de leurs perles rosées,
Sa chevelure d’or tombait en plis soyeux.
Pendant qu’elle pleurait dans ses chairs cristallines,
Un nuage laiteux en panache fumait,
Fondant leur transparence en teintes opalines

Dont la neige mousseuse et légère écumait.
Et ses pâles cheveux aux couleurs effacées
Lentement noircissaient au creuset de la nuit,
Et l’or blond s’enfuyait de leurs teintes passées (5).
Ainsi que l’or mourant d’une braise s’enfuit
Ses veines se gonflaient de gouttes purpurines
Qui faisaient tressaillir ses nerfs en les baignant;
Un souffle sensuel dilatait ses narines
Et le désir perçait son coeur d’un clou saignant.
La blonde déité qui pleurait diaphane,
En cachant ses yeux bleus de ses longs doigts nacrés,
Avait pris les cheveux d’une brune profane
Et sa chair inhabile à des gestes sacrés.

Ce n’était plus la chaste et mystique Marie

Eclairée du halo pur de la Trinité,
Mais c’était une fille amoureuse, qui crie
Et gémit de désir sur sa virginité.

Elle entendait monter de langoureuses plaintes
De la vasque profonde où la Terre planait;
Le soupir attiédi des premières étreintes
En effluve d’amour vers sa bouche émanait.

Marcel Schwob
(1867-1905)
La Madone Amoureuse

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Marcel Schwob: Le Voyage (Poème)


Le Voyage

Oh! sable
Si fin,
Qu’accable
Matin
Mon pas,
J’espère
Là-bas,
Repaire
Du jour,
Mourir!
Et le sable lui dit, en paraissant s’ouvrir:
Marche! Marche toujours!

Marcel Schwob
(1867-1905)
Le Voyage

Portrait: Félix Vallotton
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Marcel Schwob: Hugo (Poème)

 

Hugo

J’ai un portrait d’Hugo, en face sur le mur,
Et quand je le regarde, et quand le vers est dur
A terminer, son oeil, et sa barbe si douce
Me donnent bon courage et les mots sous son pouce
S’alignent sans efforts et je relis ses vers
Si doux et si charmants, plus calmes que les mers.
“J’étais seul près des flots par une nuit d’étoiles;
“Pas un nuage au ciel, sur la mer pas de voiles,
“Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel
“Et les bois et les monts, et toute la nature
“Semblaient interroger dans un confus murmure
“Les flots des mers, les feux du ciel.”

 . . . . . . . . . . . .
 . . . . . . . . . . . .

Marcel Schwob
(1867-1905)
Hugo
Mai 1881

Portrait: Félix Vallotton
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Marcel Schwob: Singeries (Poème)

 

Singeries

Quand je te vois penché, mon mignon, tout en nage,
Sur le croûton de pain qui te sert de joujou,
Je me repens, mon Dieu, d’avoir pris pour un page
Ce qui n’était pourtant qu’un affreux sapajou.
C’est un maki mordant ses dix doigts avec rage,
Ce faune gentillet, taillé comme un bijou,
Un ouistiti grimpant aux barreaux de sa cage,
Un macaque à poil ras, un singe en acajou.
Ton masque enluminé, sillonné de grimaces,
Semble servir d’album à croquis aux limaces
Pour crayonner l’argent de leurs chemins crochus.

Et les casques noircis qui couronnent tes ongles,
Piqués dans tes cheveux brouillés comme des jungles,
Font penser que tu dois avoir les pieds fourchus.

Marcel Schwob
(1867-1905)
Singeries
Juin 1888

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