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Apollinaire, Guillaume

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Guillaume Apollinaire: Amour-roi

Amour-roi

Amour-roi
Dites-moi
La si belle
Colombelle
Infidèle
Qu’on appelle
Petit Lou
Dites où
Donc est-elle
Et chez qui
— Mais chez Gui

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Amour-roi
Poèmes à Lou
1915

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Guillaume Apollinaire: Les fleurs rares

 

Les fleurs rares

Entreprenant un long voyage
Ptit Lou hanté par l’histoire de Jussieu
Au lieu d’un petit cèdre prit… Quoi donc ?… Je gage
Qu’on de devinera pas ce que Dieu
Fit prendre à mon ptit Lou :… une fleur rare…
Dont elle ferait don aux serres de Paris…
La fleur étant sans prix
Et Dame Lou voyant qu’elle en valait la peine
Froissa pour la cueillir sa jupe de futaine.
Mais en passant dans la forêt
Allant prendre son train à la ville prochaine
Ptit Lou vit sous un chêne
Une autre fleur : « plus belle encore elle paraît !»
La première fleur tombe
Et la forêt devient sa tombe
Tandis que mon ptit Lou d’un air rêveur
A cueilli la seconde fleur
Et l’entoure de sa sollicitude
Arrivant à la station
Après une montée un peu rude
Pour s’y reposer de sa lassitude.
Avec satisfaction
Ptiti Lou s’assied dans le jardin du chef de gare.
« Tiens ! dit-elle, une fleur ! Elle est encor plus rare !»
Et sans précaution
Ma bergère
Abandonna la timide fleur bocagère
Et cueillit la troisième fleur…
Cheu ! Cheu ! Pheu ! Pheu ! Cheu ! Cheu ! Pheu ! Pheu ! Le train arrive
Et puis repart pour regagner l’Intérieur
Mais dans le train la fleur se fane et Lou pensive
S’en va chez la fleuriste en arrivant :
« Ces rares fleurs… j’en vais rêvant
Elles sont si rares, Madame
Que je n’en tiens plus, sur mon âme !»
La fleuriste s’exprime ainsi
Et Lou dut se contenter d’un souci
Que lui refuse
Sans lui donner d’excuse
Le directeur (un personnage réussi)
Des serres de la ville
de Paris
malgré tous les pleurs et les cris
De Lou qui dut jeter cette fleur inutile.
Et Lou du
Vilain personnage
Quittant le bureau, dut
Entreprendre à rebours l’horticole voyage.

Je crois qu’il est sage
De nous arrêter
À la morale suivante… sans insister !

Des Lous et des fleurs il ne faut discuter
Et je n’en dis pas davantage

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Les fleurs rares
Poèmes à Lou
1915

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Guillaume Apollinaire: Guerre

 

Guerre

Rameau central de combat
Contact par l’écoute
On tire dans la direction ‘ des bruits entendus ‘
Les jeunes de la classe 1915
Et ces fils de fer électrisés
Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre
Avant elle nous n’avions que la surface
De la terre et des mers
Après elle nous aurons les abîmes
Le sous-sol et l’espace aviatique
Maîtres du timon
Après après
Nous prendrons toutes les joies
Des vainqueurs qui se délassent
Femmes Jeux Usines Commerce
Industrie Agriculture Métal
Feu Cristal Vitesse
Voix Regard Tact à part
Et ensemble dans le tact venu de loin
De plus loin encore
De l’Au-delà de cette terre

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Guerre

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Guillaume Apollinaire: C’est Lou Qu’on La Nommait

 

C’est Lou
Qu’on La Nommait

Il est des loups de toute sorte
Je connais le plus inhumain
Mon cœur que le diable l’emporte
Et qu’il le dépose à sa porte
N’est plus qu’un jouet dans sa main

Les loups jadis étaient fidèles
Comme sont les petits toutous
Et les soldats amants des belles
Galamment en souvenir d’elles
Ainsi que les loups étaient doux

Mais aujourd’hui les temps sont pires
Les loups sont tigres devenus
Et les Soldats et les Empires
Les Césars devenus Vampires
Sont aussi cruels que Vénus

J’en ai pris mon parti Rouveyre
Et monté sur mon grand cheval
Je vais bientôt partir en guerre
Sans pitié chaste et l’œil sévère
Comme ces guerriers qu’Epinal

Vendait Images populaires
Que Georgin gravait dans le bois
Où sont-ils ces beaux militaires
Soldats passés Où sont les guerres
Où sont les guerres d’autrefois

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
C’est Lou Qu’on La Nommait

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Guillaume Apollinaire: Automne Malade

 

Automne Malade

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers
Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Automne Malade
(Alcools – 1913)

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Guillaume Apollinaire: Con Large Comme Un Estuaire

 

Con Large Comme Un Estuaire

Con large comme un estuaire
Où meurt mon amoureux reflux
Tu as la saveur poissonnière
l’odeur de la bite et du cul
La fraîche odeur trouduculière
Femme ô vagin inépuisable
Dont le souvenir fait bander
Tes nichons distribuent la manne
Tes cuisses quelle volupté
même tes menstrues sanglantes
Sont une liqueur violente
La rose-thé de ton prépuce
Auprès de moi s’épanouit
On dirait d’un vieux boyard russe
Le chibre sanguin et bouffi
Lorsqu’au plus fort de la partouse
Ma bouche à ton noeud fait ventouse.

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Con Large Comme Un Estuaire

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Guillaume Apollinaire: Crépuscule

 

Crépuscule

Frôlée par les ombres des morts
Sur l’herbe où le jour s’exténue
L’arlequine s’est mise nue
Et dans l’étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D’astres pâles comme du lait

Sur les tréteaux l’arlequin blême
Salue d’abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales

L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Crépuscule

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Guillaume Apollinaire: Les Fenêtres

 

Les Fenêtres

Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Quand chantent les aras dans les forêts natales
Abatis de pihis
Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile
Nous l’enverron en message téléphonique
Truamatisme géant
Il fait couler les yeux
Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises
Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche
Tu soulèveras le rideau
Et maintenant voilà que s’ouvre la fenêtre
Araignées quand les mains tissaient la lumière
Beauté pâleur insondables violets
Nous tenterons en vain de prendre du repos
On commencera à minuit
Quand on a le temps on a la liberté
Bignorneaux Lotte multiples Soleils et l’Oursin du couchant
Une vielle paire de chaussures jaunes devant la fenêtre
Tours
Les Tours ce sont les rues
Puits
Puits ce sont les places
Puits
Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes
Les Chabins chantent des airs à mourir
Aux Chabines marrones
Et l’oie oua-oua trompette au nord
Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l’hiver
O Paris
Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles
Le fenêtre s’ouvre comme une orange
Le beau fruit de la lumière

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
Les Fenêtres

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Guillaume Apollinaire: La Chanson Du Malaime

   

La Chanson Du Malaime

Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Qui tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Egypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique.

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
La Chanson Du Malaime

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Guillaume Apollinaire: La Dame

 

La Dame

Toc toc Il a fermé sa porte
Les lys du jardin sont flétris
Quel est donc ce mort qu’on emporte

Tu viens de toquer à sa porte
Et trotte trotte
Trotte la petite souris

 

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)

La Dame
Alcools – poèmes 1898-1913
Paris : Éditions de la Nouvelle Revue française,
troisième édition, 1920

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Guillaume Apollinaire: La Jolie Rousse

 

La Jolie Rousse

Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut
connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte
Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul
pourrait des deux savoir
Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette querre
Entre nous et pour nous mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention
De l’Ordre et de l’Aventure

Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu
Bouche qui est l’ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
A ceux qui furent la perfection de l’ordre
Nous qui quêtons partout l’aventure

Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et étranges domaines
Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité
Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l’illimité et de l’avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés

Voici que vient l’été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
O Soleil c’est le temps de la Raison ardente
Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement
Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
Elle a l’aspect charmant
D’une adorable rousse

Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les rose-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi.

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)
La Jolie Rousse

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Guillaume Apollinaire: Hôtels

 

Hôtels

La chambre est veuve
Chacun pour soi
Présence neuve
On paye au mois

Le patron doute
Payera-t-on
Je tourne en route
Comme un toton

Le bruit des fiacres
Mon voisin laid
Qui fume un âcre
Tabac anglais

Ô La Vallière
Qui boite et rit
De mes prières
Table de nuit

Et tous ensemble
Dans cet hôtel
Savons la langue
Comme à Babel

Fermons nos portes
À double tour
Chacun apporte
Son seul amour

Guillaume Apollinaire
(1880 – 1918)

Hôtels
Alcools – poèmes 1898-1913
Paris : Éditions de la Nouvelle Revue française,
troisième édition, 1920

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