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Havet, Mireille

· Mireille Havet: Connaissance · Mireille Havet: Le voyage · Mireille Havet: Sur un tableau cubiste · Mireille Havet: À un très petit enfant · Mireille Havet: Arlequin · Mireille Havet: Histoire du petit cheval noir · Mireille Havet: C’est ce désir du monde · Mireille Havet: Adieu à la Touraine · Mireille Havet: Le petit cimetière

Mireille Havet: Connaissance

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Mireille Havet

(1898-1932)

Connaissance

À la comtesse Jean de Limur

 

La vie souple, comme une cravache

en plein visage m’a flagellée.

 

Je m’en vais douce, inoffensive

dans le crépuscule printanier

qui emplit les rues de jeux de billes,

de marelles étoilées.

 

La lampe

allumée sur le potage,

les faïences,

tel qu’on aurait pu être,

 

Mais la vie trop souple

de sa fine lanière cingle

les enfants tristes,

et l’âme se plie féline,

domptée

vers la mort qui est sa récompense.

Les enfants du cordonnier

jouent dans la cour

avec des cris qui montent

rappelant des hangars, des faubourgs ;

un arbre bouge tout pointé

de bourgeons verts

et mes larmes sourdes et tenaces

sont prises en moi,

source merveilleuse qui chemine

et s’en va

sous la terre

 

s’épuiser au long des larmes stériles

de l’amour,

sous la lune grise

qui annonce la belle saison,

les mains enlacées

les lents et balancés

retours à la maison

— la nuit —

au matin l’aubépinier entier s’était fleuri,

et contre moi

comme une bête,

comme un ange terrassé

j’étrangle ma joie d’hier

neuve, insolente

et dont j’aimerais mourir

 

Ô solitude

magnifique et suprême

que ton dur visage

se mesure bien à mon regard,

face à face comme toujours,

mon âme nue se déploie

au silence des larmes.

 

Toute ma jeunesse me tire cependant

m’entraîne,

dans l’incroyable

foule humaine

et je reprends la chaîne qui nous lie

à la terre.

Il n’y a rien d’autre,

le pain quotidien

le travail

la jouissance étonnante

du chagrin

qui ressemble à la mer.

 

Nous mourons d’espoirs,

de nuances douces couleur de lilas

et plus fragiles encore au contact

des doigts

que le bleu effronté des papillons des îles.

 

Le coup direct ne tue pas si bien

que l’aiguillon secret

qui taquine en silence,

hameçon subtil

glissé dans l’eau

entre les tiges de lotus blancs.

Promenades en bateau,

première étoile

naissante

et qui éclate comme une fleur

à l’horizon des anges,

Vénus au nom de malheur.

J’ai tout vu

le balancement des rames

au fil du courant,

la main douce dans la petite vague

le charme des femmes

leur tendresse navrante

caprice sentimental d’un instant

ont perdu mon âme

qui cherchait leur douceur.

Hamlet, Ophélie, les deux pigeons.

Je poursuis le dérisoire visage de l’amour

au seuil condamnable

au seuil écolier

de mes vingt ans.

 

Très menteuse et très chère

je vous dédie et je vous signe

ce poème,

vous y retrouverez

tout ce que vous détestez en moi

et même le peu que vous aimiez.

Le jeu est fini

la comédie terminée,

je m’en retourne

front lourd et jambes rompues

vers mon enfance

à la poursuite de la lumière

que vous m’avez empoisonnée.

Ô menteuse

la plus cruelle,

souriez à l’éternelle méchanceté humaine

qui me fit en neuf jours

votre petit arlequin bariolé

et ce soir le pierrot balafré

qui vous quitte

visage blanc camouflé de gifles

dans l’incohérence crépusculaire

et douce

du printemps.

 

La Revue européenne n°3 (1er mai 1923)

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Mireille Havet: Le voyage

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Mireille Havet

(1898-1932)

Le voyage

 

Hier, j’ai rencontré le voyage.

Il m’a dit bonjour. Il m’a dit : viens-tu ?

Son beau train flambant soufflait, sur les rails comme le cheval qui piaffe entre les rênes sûres.

Il m’a dit : regarde, le ciel lavé d’après les grêles d’avril est ouvert à la sortie du hall et voici déjà la campagne offrant les deux paumes de ses plaines, les longues sentes effilées de ses doigts accrochés aux forêts mitoyennes et ses ongles purs où sourit une étoile, qui sont les lacs, les fontaines, les abreuvoirs au seuil des fermes et la source jaillissante qui s’égrène entre la haie de crocus.

Va ! Prends la portière, ne consulte point d’indicateur, Toutes les heures sont belles et toutes les lignes sont bonnes… Si tu es un conquérant, il n’y a que le voyage !

Et je suis restée immobile et timide.

Le beau train dans la gare a sifflé… Son dernier wagon sur la voie qui tourne s’en est allé, tremblant comme un grelot noir.

Au retour, la ville me parut plus meurtrière encore. Je toussais le long de ses quais interminables. Enfant Prodigue qui avait refusé l’espace comme on renvoie un chien errant.

J’ai repris la routine des jours, l’oisiveté qui dévore plus que l’amour… Le grand licol de la ville baille autour de mon cou et cependant je n’ai pas su m’enfuir, craignant peut-être la solitude et la rencontre de mon âme que je veux croire perdue ?

Mais, au tournant de la rue, entre deux voitures qui se heurtaient, je l’ai rencontrée, mon âme. Elle sautait devant moi comme une petite fille folle et ses deux mains tremblantes se secouaient dans l’air. Elle avait cependant un tablier rosé… On aurait dit une meurtrière de huit ans. Comme j’allais l’atteindre, un camion m’en à séparée,… dès qu’il fut passé, je bondis, mais hélas je ne trouvai plus, planté dans l’herbe courte des Champs-Elysées, qu’un petit coquelicot maigre et ardent qui battait de la crête comme un petit coq malade.

Alors, je suis passée, prononçant des mots de tristesse vagues et mouvants comme des algues et qui se perdirent dans la rumeur de la ville, s’unissant au cri perpétuel de Paris qui nous enfarine, afin d’en poudrer son ciel clair, nos rêves les plus beaux, nos chairs les plus fines et nos désirs avortés d’univers.

Paris 1918

 

Revue Les Écrits Nouveaux Tome III – N°20 (Aout 1919)

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Mireille Havet: Sur un tableau cubiste

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Mireille Havet

(1898-1932)

Sur un tableau cubiste

 

Et mon rêve s’est penché sur le tableau cubiste

Harmonieux comme lui il a pris la forme profonde

de ses courbes.

Plus rien

Mon rêve oublie le monde, il s’enfonce et l’espace entier

fait place à ma pensée.

Les choses ne sont plus… Ah ! qu’importe les CHOSES

comme un arc-en-ciel, elles se décomposent

Prisme d’idée

Prisme de sensation

Réalisation enfin nouvelle d’une beauté simplifiée

comprise et universelle.

Vie simple

Sonorité sans limite

lumière ronde de ces lignes et s’emboîtant dans elle

comme des poupées russes.

 

Oh ! je vois des choses…

non! des lumières… le Paradis quand il était

situé dans le ciel devait avoir de ces profondeurs :

morceau de clarté jaillissante me faisant penser

à une tasse de porcelaine blanche au milieu d’un

crépuscule printanier.

Ombre divinement infinie

Ombre où l’on tombe comme une âme après la mort

doit tomber dans l’éternité.

Et mon rêve et moi-même sont entrés dans ces formes,

tels des pierres dans une maison neuve

Ne m’appelez plus maintenant, ne me demandez

plus rien de la vie : je pars — je suis partie

navire lointain sur la mer sans fin

On ne rappelle pas un navire. On ne rappelle pas

une pensée

et combien de sifflets, ce soir, annoncent des départs

auxquels vous ne songez.

 

Mireille Havet: Sur un tableau cubiste  (‘ La culture physique ‘ de Picabia, exposée aux Indépendants en 1914)

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Mireille Havet: À un très petit enfant

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Mireille Havet

(1898-1932)

À un très petit enfant

Pendant la Guerre

 

Le vent qui souffle ! Tu ne t’en occupes pas.

La guerre qui souffle ! Tu ne t’en occupes pas.

Peu à peu tu apprendras

que sur la terre il y a des orages

et la pluie drue pendant des jours.

Peu à peu tu apprendras

que la haine existe vivace et ardente :

Et le désir de tuer des hommes innocents

parfaitement inconnus de nom et de visage

…. qui auraient pu être des frères

si on avait voulu !

Ô Toi ! Né pendant la guerre

la plus folle ! la plus absolue.

Toi ! spectateur impassible et incompréhensif

qui ne jugeras que bien plus tard,

quand seront éteintes les flammes

et balayées les cendres.

Toi ! qui viens pour reconstruire

avec toute la tendresse de ton regard

bien disposé et sans méfiance,

avec tes mains si douces…. et roses

où peu à peu se dessineront

les grandes lignes de l’existence.

Te voici envoyé vers nous,

avec la perspective de ton enfance

inconsciente et échevelée,

pendant que se finira la guerre démente

et que nous planterons nos croix !

Tu ne viens, ni pour pleurer

ni pour souffrir

en quoi que ce soit, du malheur de notre année !

Tu viens, Promesse d’Avenir,

pour établir et contempler la paix !

 

Ô mon petit Enfant,

pour l’instant, dans le soleil,

tu joues avec le sable de cette terre

pour laquelle le sang coule

incompressible depuis des mois !

Et tout à l’heure, quand le soleil dormira

sur nos chantiers de morts,

tu souriras à la lumière de ta veilleuse

entre les voiles de ton berceau blanc.

Tu ne sais rien. Ton âme est close.

Tu es la chrysalide du lendemain.

Et je te regarde, affolée par tant d’innocence

et de certitude.

 

Ta tâche n’est pas la plus douce.

Constructeur parmi les décombres :

Il te faudra aller sans défaillance,

ne pas croire que la vie est mauvaise

parce que la mort fut un instant

la plus forte !

Tout reprendra avec tes soins.

Génération de vie laborieuse et fervente

après notre génération de sacrifices et de croix

— Efflorescence merveilleuse sur nos morts. —

Le soleil se refera d’une clarté éblouissante

et le blé sera haut dans les champs

avec des cigales dedans.

Des maisons blanches seront bâties

au bord des rivières :

au bord de la Meuse, de la Marne, du Rhin !

Et vous saurez être heureux encore

d’un bonheur neuf et vigoureux

comme votre sang d’enfants nés pendant la guerre.

Mais en ce moment : Tu dors,

ignorant la terre, le vent, la lutte ;

tes yeux fermés abritent le secret

de ton âme

qui est bien la plus forte…

avec son rôle à venir

et l’inconscience de son rêve actuel

où se mire l’éternité.

 

La Maison dans l’œil du chat

Paris, éditions Georges Crès & Cie, 1917

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Mireille Havet: Arlequin

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Mireille Havet

(1898-1932)

Arlequin

 

Mon petit Arlequin

si triste sur le divan

dans la journée molle et que creuse l’orage

aux labours du printemps

tu as chu comme une feuille balancée

pétale détachée qui s’envole

En culotte de soie de toutes couleurs

tes jambes fines en lignes coupées

par les ramages

voyant paysage d’une féerie

de mauvais aloi

où les pommes ont des yeux

et les oiseaux trois pattes

Tu étales dans l’argenterie d’un crépuscule

tout balancé de pluie et d’arrosage

ta souplesse infernale

de sauts périlleux et de scandales

Arlequin mon petit camarade

aux gestes de pantin

qui donc aujourd’hui a tenu

la ficelle de ta belle âme

qui donc a tiré l’élastique de tes quatre membres

que je te vois si pâle et si défait

dans ce costume

qui appelle la bâtonnade

d’un pierrot ridicule

 

Les jardins ont versé leurs odeurs

sur la route

toute une procession de marronniers

en fleurs

de lilas doubles et de tulipes

quelqu’hirondelle basse écorcha ses ailes

au rosier

et l’orage s’est ouvert

ronronnant troupeau d’abeilles

au ciel électrique de lumière

 

Alors

abrités par ta maison claire

et mariés d’avance sous le joug diluvien

de l’averse

 

nous avons cherché

toi familier des planches

et des ramages et des fards

et moi voyageur prodigue au mouchoir

à carreaux faisant mon tour de France

la double douceur de nos chairs nerveuses

illuminées par la saison nouvelle

ses aubes claires et ses rossignols

j’entendais ruisseler les gouttières

et s’abreuver la terre molle

où germent les graines potagères

j’entendais rabattus par le vent

les volets claquer au balcon

et ces intermittences de tonnerre

 

Longtemps je garderai aux doigts

le souvenir de ta culotte soyeuse

je te cherchais à travers

l’arc-en-ciel

et l’odeur des géraniums

mon petit frère perdu dans les mascarades

et les confettis

mon petit dévoyé de l’école

que faisons-nous

Et pourquoi pas plutôt l’atlas ouvert

sur nos genoux

ou bien les rois de France

 

Apprendre enfin pour devenir des hommes

Ah ! tu es pris sous moi pris

nous nous entrouvrons sur le néant

du monde

Voilà que chancelle le masque de tes yeux

ta bouche trop rouge

où j’ai mordu l’admirable forme

sa lampe à la main

 

Arlequin est à la fenêtre

son profil ausculte la nuit

la douteuse lumière pose

des ronds ensoleillés

Sur ses hanches satinées

de danseur immobile

et je me tourne inquiet

pour mieux voir

Car dans mon rêve

j’avais ôté son masque

son petit masque de velours

Si bien ajusté

Cependant

à ses joues chaudes

et son visage entier

m’était apparu

 

Arlequin

regarde-moi

du mensonge

dans un arc si pur

Vais-je découvrir enfin le haut de ton visage

car tes pupilles claires

dans l’échancrure noire

Arlequin

vais-je savoir

quel dieu

tu es

Mais

dans la nuit venue

où se dresse sur un nuage tourmenté

la petite serpe de la lune enchantée

qui servit à trancher

tant de pavots magiques

Dans la nuit où se recomposent

les jardins échevelés par la pluie

et leurs odeurs mêlées

jeu de patience que brouilla l’orage

je m’éveille

Aladin

Surpris par un rêve incroyable

Est-il vrai que c’était mon visage

une telle ressemblance est-elle possible

mon visage sous ton masque

que j’embrassai toute une nuit

Bientôt, dit-il, je te quitterai pour toujours

le jeu a duré bien longtemps pour mon arlequinade

je ne sais vraiment ce qu’il m’a pris

entend les coqs qui ouvrent les routes

de l’aurore

II faut que j’aille réjouir les villes

leur petit guignol de planches et d’or

avant que le matin ne ternisse de rosée

mon brillant costume

Il faut que j’aille danser

rejoindre Colombine

et tous les autres

que serait la comédie sans Arlequin

Vraiment que serait la comédie

tu n’y songes pas

 

Il parlait à demi tourné vers la fenêtre

et l’ombre me cachait sa figure

c’est alors que m’étant levé

pour le rejoindre

d’une jambe souple

il sauta

dans le vide

 

Arlequin

le masque détaché par la chute

vient s’abattre oiseau triste

dans mes mains

et je ne vis plus

sur les routes de l’aurore

S’en allant à reculons

avec des gestes de parade foraine

qu’un petit pantin mécanique et bouffon

dont le visage levé

IDENTIQUE AU MIEN

…..souriait obstinément vers le jour

 

 

Revue Les Écrits Nouveaux Tome IX – nr 6  (juin 1922)

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Mireille Havet: Histoire du petit cheval noir

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Mireille Havet

(1898-1932)

Histoire du petit cheval noir

 

Le petit cheval, noir comme du jais, trotte sur la route de campagne. Ses deux oreilles bien levées comme des cornets à surprise et sa queue empanachée comme un plumeau qu’agite la brise.

Il est content, le petit cheval, parce que l’air est bleu sur toute la campagne. La carriole qui sonne derrière sa croupe luisante est légère et le paysan Mathieu gai et propre dans sa blouse bleue, n’emporte jamais de fouet.

« Ah les beaux cailloux ! comme ils roulent bien sous mes quatre sabots, pense le petit cheval, et que mon estomac est agréablement rempli d’avoine. Allons, vite, vite à la ferme qui est située dans la vallée. Là, je retrouverai un petit cheval blanc que j’affectionne énormément. »

Mais voilà, que sous le lourd soleil de midi, qui est monté au fond du ciel, le gai paysan Mathieu s’est endormi. Sa bonne grosse tête est secouée de droite à gauche, de gauche à droite, par les cahots de la voiture et, devant ses yeux clos, passent des visions champêtres… La route, avant d’arriver à la ferme est raide, si raide, qu’on n’y pourrait jouer à courir sans tomber.

Mais, le petit cheval ne sait pas cela, parce qu’une main sûre, jusqu’à ce matin-là, avait toujours tenu ses guides. Et de toute la force de ses quatre jambes solides il se lance dans le sentier, avec par derrière lui, la carriole sonnante. Ah ! qu’est-il arrivé ?

Mathieu fut réveillé par une grande secousse, qui le projeta en l’air, comme une balle, et par un hennissement pitoyable. Le petit cheval noir, plié sur ses genoux de devant, était recouvert, à moitié, par la carriole qui pesait sur son dos… et il hennissait… il hennissait, parce qu’il avait mal à ses genoux écorchés.

« Ah ! pensait le petit cheval, comment faire maintenant ? j’ai si mal ! et je n’ai pas la force de me relever. J’étais si heureux de courir, avec du soleil de tous les côtés et l’air piquant dans mes naseaux ouverts. Maintenant je vais boiter comme un vieux cheval infirme. Quelle tristesse ! » Et il pleurait.

Ce n’est qu’une heure après, que Mathieu avec, d’autres garçons, purent dégager le petit cheval noir et l’aider à se relever.

Mais dans quel état ! Toute la peau de ses genoux enlevée. Ses pauvres genoux ! On le ramena à son écurie : là-haut, sur le coteau, pendant que le soleil se couchait, comme cela, avec une multitude de rayons. Le ciel ressemblait à un champ de blé.

Et le petit cheval sentait son cœur lourd comme une grosse pierre et il se disait : « Vais-je mourir ? » Mais il ne mourut pas. Ce n’était que des écorchures. On le soigna très bien. On le fit reposer et on lui donna abondamment à manger.

Cependant depuis, il n’a jamais voulu, mais jamais ! reprendre le chemin en pente qui conduit dans la vallée.

 

La Maison dans l’œil du chat. Paris, éditions Georges Crès & Cie, 1917

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Mireille Havet: C’est ce désir du monde

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Mireille Havet

(1898-1932)

C’est ce désir du monde

À Mlle Lilie de Lanux

 

 

C’est ce désir du monde

qui m’hallucine !

La hantise de ce qui reste à créer

dans les contrées

neuves comme mon ardeur.

 

L’aube monte,

éclate aux vitres et joue un instant

avec les rainures du volet.

C’est avant l’aube qu’il faut partir..!

La douceur du jour vous rattache aux choses

qui ont bercé l’enfance.

Avec rudesse : il faut partir !

Ceindre ses reins de la ceinture d’acier

dont les clous mordent la chair

à la moindre défaillance.

Traverser le jardin, sans cueillir de fleurs,

ne pas s’attarder à la barrière qui grince !

Partir… avant l’heure.

C’est la rudesse qui dirige.

C’est la ligne droite et la route poudreuse,

dans l’aurore malléable,

qui attirent.

Et la poussière se fait légère et douce

aux talon nus

qui s’y enfoncent avec volupté !

Les horizons ne sont pas des mythes

Ils sont là pour être traversés ! vaincus ! Livrés !

Tous les secrets des montagnes,

toute la langueur des rivières,

toute la force mystique de l’océan indomptable

et le désert, qui noie, mieux que l’onde

sont pour nous.

 

Pour Toi : Voyageur désirable !

Que rien n’harasse et que rien ne déçoit :

avec ta besace grise sur ta hanche

ton dur bâton !

Sans arme ! Et sans fortune !

Livré au ciel, comme Jésus-Christ

Le fut aux hommes,

Livré avec le seul vêtement

de ta chair : à la source

qui coule en chantant

sur tes reins.

 

Les cimes ! Les cimes !

Nous appellent, se dressant

multiples et farouches

comme un désir qui s’amplifie.

Elle s’exhaussent

les unes sur les autres,

harcelant nos yeux

qui ne peuvent tout posséder !

 

Ô courses folles

dans la nuit,

avec les constellations jusqu’aux épaules

et la tentation de les prendre à pleine main.

Usure exquise de tout ce qui dort en nous

 

et s’éveille, au contact des ouragans

et des soleils,

absorptions entière de la Terre

par tous les pores de la peau

cuivrée, durcie !

 

Possession enfin palpable

de ce que Dieu donna à l’homme

pour l’aider à conquérir le ciel.

Possession unique !

Dure comme un arc bandé,

dont la flèche serait,

un désir insatiable

d’une portée illimitée.

 

Voici la nuit sur la ville.

En haut de la grande Tour,

un paon s’éploie

comme un drapeau d’azur.

Et c’est le signe !

Et c’est le flambeau !

Ah ! Partons sans détour,

pendant que la soif dure encore

et avant d’être résignés.

Pendant que sur ce mur, l’oiseau sonore

clame la détresse des prisonniers.

 

Dans mes libres membres bouillonne,

La folle promesse de l’univers

qui s’abandonne

à mon désir.

 

 

Revue La Presqu’île n°4 (octobre 1916)

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Mireille Havet: Adieu à la Touraine

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Mireille Havet

(1898-1932)

Adieu à la Touraine

À Christiane et à Paul Aeschimann

 

Ah ! c’est bien tentant de se casser la figure

et d’épanouir son sang sur la terre dure !

Par la fenêtre ouverte : se jeter !

Mourir !

Et le crépuscule laisse monter la lune.

Touraine ! Terre de nos rois,

cœur de France, qu’entoure la guerre

comme un serre-téte sanglant

Touraine !

Tu te mires dans la rivière

avec le croissant de la lune nouvelle.

J’ai vu ton soleil s’évanouir sur la forêt,

glisser avec langueur le long des troncs ambrés,

répandre avec volupté

l’amour de ses flancs dilatés

par cette dernière étreinte d’Automne,

et les rivières, à travers Toi ! Touraine !

à travers toi ! ma France !

s’en vont claires comme des veines

sillonnant tes champs de gais reflets d’argent.

Voici le dernier soir !

La vie nouvelle réclame à chaque instant

une ferveur nouvelle,

et c’est déjà le Départ.

Dernier soir campagnard, ma douleur est intense.

Touraine qui m’as reçue pendant un an de guerre,

à Toi j’adresse ce soir

un dernier appel et une dernière prière.

Tu ne m’as pas trop donné, Touraine !

j’ai su te comprendre et j’ai su t’aimer.

Belles chevauchées des rois à travers la forêt,

vous hantez mes rêves et je pars à regret.

Mais ainsi…..

La guerre perpétuelle aiguise ma nostalgie.

C’est la vie que j’appelle !

Que la mort soit bannie !

Toute ma force se révolte en te contemplant

ma terre !

Toi que l’on a voulu prendre,

que l’on a voulu enlever à ma jeunesse

et que j’aime d’un amour illimité !

 

Les voitures passent sur le pont.

La roue du moulin tourne près du pont.

J’entends son rythme lent

et le saut des poissons (sous le pont).

Tout cela va finir.

C’est le dernier soir.

Je ne verrai plus le jardin provincial

avec ses fouillis d’herbe

et son grand ciel d’étoile.

Éperdument je me rejette dans la vie bourdonnante,

dans Paris : ma ville fascinante.

Mais le triste attrait de ce que l’on quitte

me retient en arrière…

Ah ! faiblesse ! Mauvaise constitution de l’homme

en face de l’Avenir !

Il faut partir,

Éternellement quitter.

Le but n’est pas ici. Il est beaucoup plus loin,

derrière la mort, — en dehors de l’atteinte de nos mains

Mais que ce serait bon de l’atteindre tout de suite,

avant d’être fatigué par les nombreuses étapes !

De l’atteindre en pleine force,

du haut de cette fenêtre,

et d’épanouir son sang

dans le sang de l’Automne,

de la guerre perpétuelle

et du canon qui tonne !

Ah ! le désir de vivre est encore le plus fort !

Je suis liée à mes dix-sept ans par un sort

et Je ne peux me sauver…..

France, sur toi, sur ton poitrail calme,

mais cerné de frontières enflammées,

je m’écrase ce soir !

flambante, Moi aussi, du désir de savoir !

Sur cette calme Touraine que je domine

de toute ma destinée incertaine,

je m’appuie pour commencer ma Vie !

Base de terre qui ne croulera pas

sous le poids de ma jeunesse,

tu seras mon point de départ,

et ton ciel verse en moi

toute l’allégresse

qui berça nos rois !

 

Revue Le Mercure de France n°431 (1er juin 1916)

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Mireille Havet: Le petit cimetière

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Mireille Havet

(1898-1932)

Le petit cimetière

 

Derrière le mur du petit cimetière, il y a une chèvre blanche qui mange de l’herbe verte. Derrière le mur du petit cimetière.

Devant le mur du petit cimetière, il y a la place aux pavés inégaux. Devant le mur du petit cimetière. A l’intérieur du petit cimetière, il y a des rangées de tombes et un champ de croix. A l’intérieur du petit cimetière il y a des croix, des croix, des croix !

Beaucoup sont noires, en simple bois ; d’autres en fer aux garnitures touillées, d’autres en pierre, aux fannes ouvragées. Elles sont toutes neuves, ou bien très vieilles, et sur la pierre humide des tombes, ou sur les pierres de granit gris, des fleurs se fanent et l’herbe pousse.

Là sont réunis sous la terre, le tout petit enfant au grand sage, le voleur au prêtre, l’ennemi à l’ennemi et l’ami à l’amie. Là sont réunis sous la terre tous ceux que la vie a séparés. Mais la terre garde bien son secret, elle ne dit pas où sont ses morts et où, nous serons, nous les vivants. Mais la chèvre mange son herbe verte derrière le mur du petit cimetière.

Ah! que de gens, que de gens, que de gens! qu’une chèvre blanche garde en paissant.

 

Mireille Havet poetry

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