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OULIPO (PATAFYSICA)

· ‘De duistere winkel’ – 124 dromen van Georges Perec · Georges PEREC: Poging tot uitputtende beschrijving van een plek in Parijs · ALFRED JARRY: ROSES DE FEU · Alfred Jarry: Le vélin écrit rit et grimace, livide · Alfred Jarry: Chansons · Alfred Jarry: Ubu roi – Acte IV · Alfred Jarry: Ubu roi – Acte I · Alfred Jarry: Linteau · Alfred Jarry Poésie

‘De duistere winkel’ – 124 dromen van Georges Perec

Georges Perec (1936-1982) was ernstig getraumatiseerd door het verdwijnen van zijn ouders tijdens de Tweede Wereldoorlog, en onderging diverse psychoanalytische behandelingen tijdens zijn leven.

Het verklaart iets van het belang dat hij hechtte aan zijn dromen, die hij tussen mei 1968 en augustus 1972 noteerde in zijn dagboek, ook om in het reine te komen met een stukgelopen liefde

Perec kwam al doende een nieuwe manier van schrijven op het spoor die een verontrustende intensiteit had. De gefragmenteerde grondstof van nachtelijke hersenspinsels vormt in De duistere winkel een compleet verhaal, gedrenkt in humor en overlopend van stilistische hoogstandjes.

Georges Perec geldt als een van de meest ingenieuze moderne Franse schrijvers. Hij legde zich bij het schrijven vaak bewust formele restricties op. In De dingen bijvoorbeeld wordt geen dialoog gebruikt, wat aan het verhaal een fascinerende, zuiver epische transparantie geeft. Hij liet zich erop voorstaan dat hij nooit twee eendere boeken had geschreven. Toch draagt elk van zijn boeken het onloochenbare stempel van zijn scheppend vernuft.

Van Perec verschenen voortreffelijke vertalingen van de hand van Edu Borger, o.a. Het leven een gebruiksaanwijzing en De dingen.

Georges Perec
De duistere winkel
124 dromen
vertaling Edu Borger
Privé-domein nr 293
Uitgeverij De Arbeiderspers, Amsterdam
ISBN 9789029507554
240 pag. – juni 2017
paperback € 24,99

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Georges PEREC: Poging tot uitputtende beschrijving van een plek in Parijs

Drie dagen lang, in oktober 1974, posteerde Georges Perec zich in het Café de la Mairie in Parijs, dat uitkijkt op de Place Saint-Sulpice. Hij stelde zich tot doel álles te noteren wat hij waarnam. Het resulteerde in Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.

‘Mijn bedoeling op de volgende pagina’s was vooral al het andere te beschrijven: dat wat je gewoonlijk niet opmerkt, wat er niet toe doet: wat er gebeurt wanneer er niets gebeurt, behalve tijd, mensen, auto’s en wolken.’

Georges Perec  (1936 – 1982) was een Franse schrijver, essayist en film- en documentairemaker. Hij was een vooraanstaand lid van de Oulipo-groep (Ouvroir de littérature potentielle), een los verband van Franstalige schrijvers en wiskundigen, dat als doel heeft literaire werken te maken die aan bepaalde voorwaarden of beperkingen onderhevig zijn: littérature sous contraintes. Het kan daarbij gaan om beperkingen inzake het gebruik van letters, woorden, klanken, stijlen, enz. Deze beperkingen zijn niet alleen bedoeld als woord- en taalspelletjes, maar ook om de inspiratie en het vakmanschap van de auteurs aan te scherpen.

De vader van Perec stierf vroeg in de Tweede Wereldoorlog, de moeder werd vermoord in de Holocaust. In veel werken van Perec komt dit terug in een thematiek omtrent afwezigheid, verlies en identiteit.

Georges Perec
Pogingen tot uitputtende beschrijving van een plek in Parijs
Vertaling: Kiki Coumans
Uitgeverij Vleugels, 2017
ISBN: 9789078627319
48 pagina’s
Prijs: € 19,45

# meer info website uitgeverij vleugels

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ALFRED JARRY: ROSES DE FEU

Jarry_a11

Alfred Jarry
(1873-1907)

Roses de feu

Roses de feu, blanches d’effroi,
Les trois
Filles sur le mur froid
Regardent luire les grimoires ;
Et les spectres de leurs mémoires
Sont évoqués sur les parquets,
Avec l’ombre de doigts marqués
Aux murs de leurs chemises blanches,
Et de griffes comme des branches.

Le poêle noir frémit et mord
Des dents de sa tête de mort
Le silence qui rampe autour.
Le poêle noir, comme une tour
Prêtant secours à trois guerrières.
Ouvre ses yeux de meurtrières !

Roses de feu, blanches d’effroi,
En longues chemises de cygnes,
Les trois
Filles, sur le mur froid
Regardant grimacer les signes,
Ouvrent, les bras d’effroi liés,
Leurs yeux comme des boucliers.

Alfred Jarry poetry
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Alfred Jarry: Le vélin écrit rit et grimace, livide

A  l  f  r  e  d     J  a  r  r  y

(1873-1907)

Le vélin écrit rit et grimace, livide

Le vélin écrit rit et grimace, livide.
Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,
Pétillent radieux dans une page vide.
D’autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.
Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.
Et ses feuilles, ainsi que d’un sac qui se vide,
Volent au vent vorace et partent par lambeaux.

Et son tronc est humain comme la mandragore ;
Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;
Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.

Et les prédictions d’or qu’il emmagasine,
Seul le nécromant peut les lire sans péril,
La nuit, à la lueur des torches de résine.

 

 

Madrigal

Ma fille – ma, car vous êtes à tous,
Donc aucun d’eux ne fut valable maître,
Dormez enfin, et fermons la fenêtre :
La vie est close, et nous sommes chez nous.

C’est un peu haut, le monde s’y termine
Et l’absolu ne se peut plus nier ;
Il est si grand de venir le dernier
Puisque ce jour a lassé Messaline,

Vous voici seule et d’oreilles et d’yeux,
Tomber souvent désapprend de descendre.
Le bruit terrestre est loin, comme la cendre
Gît inconnue à l’encens bleu des dieux.

Tel le clapotis des carpes nourries
A Fontainebleau
A des voix meurtries
De baisers dans l’eau.

Comment s’unit la double destinée ?
Tant que je n’eus point pris votre trottoir
Vous étiez vierge et vous n’étiez point née,
Comme un passé se noie en un miroir.

La boue à peine a baisé la chaussure
De votre pied infinitésimal,
Et c’est d’avoir mordu dans tout le mal
Qui vous a fait une bouche si pure.

 

 

Le bain du roi

Rampant d’argent sur champ de sinople, dragon
Fluide, au soleil de la Vistule se boursoufle.
Or le roi de Pologne, ancien roi d’Aragon,
Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.

Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
Pour chacun de ses pas son orteil patagon
Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.

Et couvert de son ventre ainsi que d’un écu
Il va. La redondance illustre de son cul
Affirme insuffisant le caleçon vulgaire

Où sont portraicturés en or, au naturel,
Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
Sur un cheval, et par devant, la Tour Eiffel.

 

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Alfred Jarry: Chansons

A l f r e d   J a r r y

(1873-1907)

Chanson Polonaise

Quand je déguste
Faut qu’on soit soûl,
Disait Auguste
Dans un glouglou !

Choeur : Glou glou glou, glou glou glou.

La soif nous traque
Et nous flapit;
Buvons d’attaque
Et sans répit.

Choeur : Pi pi pi, pi pi pi !

Par ma moustache !
Nul ne s’moqua
Du blanc panache
De mon tchapska.

Choeur : Ka ka ka, ka ka ka.

On a bonn’ trogne
Quand on a bu :
Viv’ la Pologne
Et l’Père Ubu !

Choeur : Bu bu bu, bu bu bu !

Alfred Jarry  (Ubu sur la Butte, 1901)


 

La chanson du décervelage

Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste
Dans la ru’ du Champs d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints ;
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste

Et nous n’avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture

Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé.
On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ flanque des coups pour être au premier rang ;
Moi j’me mettais toujours sur un tas d’pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’sang.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons
En voyant l’Palotin qui brandit sa lumelle,

Et les blessur’s et les numéros d’ plomb.
Soudain j’ perçois dans l’ coin, près d’ la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’ revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je r’connais ta bobine :
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Soudain j’ me sens tirer la manche’par mon épouse ;
Espèc’ d’andouill’, qu’elle m’ dit, v’là l’ moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’ bouse.

V’là l’ Palotin qu’a juste’ le dos tourné.
En entendant ce raisonn’ment superbe,
J’attrap’ sus l’ coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Aussitôt j’ suis lancé par dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première

Dans l’ grand trou noir d’ousse qu’on n’ revient jamais.
Voila c’ que c’est qu’d’aller s’ prome’ner l’ dimanche
Ru’ d’ l’Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’Démanch’- Comanche :
On part vivant et l’on revient tudé !

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !


Alfred Jarry- (Ubu cocu, 1896)

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Alfred Jarry: Ubu roi – Acte IV

 

Alfred Jarry

UBU ROI


 

Acte IV

Scène Première

 

La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de

Varsovie.

 

 

MÈRE UBU

 

Où donc est ce trésor? Aucune dalle ne sonne creux. J’ai pourtant bien

compté treize pierres après le tombeau de Ladislas le Grand en allant

le long du mur, et il n’y a rien. Il faut qu’on m’ait trompée. Voilà

cependant: ici la pierre sonne creux. A l’oeuvre, Mère Ubu. Courage,

descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à

finances qui fera encore son office. Voilà! Voilà l’or au milieu des

ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout! Eh! quel est ce

bruit? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants? Non,

ce n’est rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux à la

face du jour qu’au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons

la pierre. Eh quoi! toujours ce bruit. Ma présence en ces lieux me

cause une étrange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre

fois, je reviendrai demain.

 

Une voix (sortant du tombeau de Jean Sigismond):

 

–Jamais, Mère Ubu!

 

(La Mère Ubu se sauve affolée emportant l’or volé par la porte

secrète.)

 

 

 

 

 

 

Scène II

 

 

La place de Varsovie.

 

BOUGRELAS & SES PARTISANS, PEUPLE & SOLDATS.

 

 

Bougrelas:

 

–En avant, mes amis! Vive Venceslas et la Pologne! le vieux gredin de

Père Ubu est parti, il ne reste plus que la sorcière de Mère Ubu avec

son Palotin. Je m’offre à marcher à votre tête et à rétablir la race

de mes pères.

 

Tous:

 

–Vive Bougrelas!

 

Bougrelas:

 

–Et nous supprimerons tous les impôts établis par l’affreux Père Ub.

 

Tous:

 

–Hurrah! en avant! Courons au palais et massacrons cette engeance.

 

Bougrelas:

 

–Eh! voilà la Mère Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron!

 

Mère Ubu:

 

–Que voulez-vous, messieurs? Ah! c’est Bougrelas.

 

(La foule lance des pierres.)

 

Premier Garde:

 

–Tous les carreaux sont cassés.

 

Deuxième Garde:

 

–Saint Georges, me voilà assommé.

 

Troisième Garde:

 

–Cornebleu, je meurs.

 

Bougrelas:

 

–Lancez des pierres, mes amis.

 

Le Palotin Giron:

 

–Hon! C’est ainsi! (Il dégaîne et se précipite faisant un carnage

épouvantable.)

 

Bougrelas:

 

–A nous deux! Défends-toi, lâche pistolet.

 

(Ils se battent.)

 

Giron:

 

–Je suis mort!

 

Bougrelas:

 

–Victoire, mes amis! Sus à la Mère Ubu!

 

(On entend des trompettes].)

 

Bougrelas:

 

–Ah! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise

harpie!

 

Tous:

 

–En attendant que nous étranglions le vieux bandit!

 

(La Mère Ubu se sauve poursuivie par tous les Polonais. Coups de

fusil et grêle de pierres.)

 

 

 

 

Scène III

 

 

L’armée polonaise en marche dans l’Ukraine.

 

 

Père Ubu:

 

–Cornebleu, jambedieu, tête de vache! nous allons périr, car nous

mourons de soif et sommes fatigué. Sire Soldat, ayez l’obligeance de

porter notre casque à finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du

ciseau à merdre et du bâton à physique pour soulager notre personne,

car, je le répète, nous sommes fatigué.

 

(Les soldats obéissent.)

 

Pile:

 

–Hon! Monsieuye! il est étonnant que les Russes n’apparaissent point.

 

Père Ubu:

 

–Il est regrettable que l’état de nos finances ne nous permette pas

d’avoir une voiture à notre taille; car, par crainte de démolir notre

monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval

par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous

imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des

lumières de nos conseillers, une voiture à vent pour transporter

toute l’armée.

 

Cotice:

 

–Voilà Nicolas Rensky qui se précipite.

 

Père Ubu:

 

–Et qu’a-t-il, ce garçon?

 

Rensky:

 

–Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés. Giron est tué et

la Mère Ubu est en fuite dans les montagnes.

 

Père Ubu:

 

–Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres! Où as-tu péché

ces sornettes? En voilà d’une autre! Et qui a fait ça? Bougrelas, je

parie. D’où viens-tu?

 

Rensky:

 

–De Varsovie, noble Seigneur.

 

Père Ubu:

 

–Garçon de ma merdre, si je t’en croyais je ferais rebrousser chemin

à toute l’armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de

plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes

mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à

estocader de nos armes, tant à merdre qu’à phynances et à physique.

 

Le général Lascy:

 

–Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes?

 

Père Ubu:

 

–C’est vrai, les Russes! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen

de s’en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous

serons en butte à tous les coups.

 

L’Armée:

 

–Les Russes! L’ennemi!

 

Père Ubu:

 

–Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous

allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de

descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante

et vous autres graviterez autour de moi. J’ai à vous recommander de

mettre dans les fusils autant de balles qu’ils en pourront tenir, car

8 balles peuvent tuer 8 Russes et c’est autant que je n’aurai pas sur

le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour

recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se

jeter dans la confusion, et l’artillerie autour du moulin à vent ici

présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans

le moulin à vent et tirerons avec le pistolet à phynances par la

fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton à physique, et

si quelqu’un essaye d’entrer, gare au croc à merdre!!!

 

Officiers:

 

–Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.

 

Père Ubu:

 

–Eh cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il?

 

Le général Lascy:

 

–Onze heures du matin.

 

Père Ubu:

 

–Alors, nous allons dîner, car les Russes n’attaqueront pas avant

midi. Dites aux soldats, Seigneur Général, de faire leurs besoins et

d’entonner la Chanson à Finances.

 

(Lasky s’en va.)

 

Soldats et Palotins:

 

–Vive le Père Ubu, notre grand Financier! Ting, ting, ting; ting,

ting, ting; ting, ting, tating!

 

Père Ubu:

 

–O les braves gens, je les adore. (Un boulet russe arrive et casse

l’aile du moulin.) Ah! j’ai peur, Sire Dieu, je suis mort! et

cependant non, je n’ai rien.

 

 


 

Scène IV

 

 

LES MÊMES, UN CAPITAINE, puis L’ARMÉE RUSSE.

 

 

Un Capitaine (arrivant):

 

–Sire Ubu, les Russes attaquent.

 

Père Ubu:

 

–Eh bien, après, que veux-tu que j’y fasse? ce n’est pas moi qui le

leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au

combat.

 

Le Général Lascy:

 

–Un second boulet.

 

Père Ubu:

 

–Ah! je n’y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous

pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons. (Tous

descendent au pas de course. La bataille vient de s’engager. Ils

disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.)

 

Un Russe (frappant).

 

–Pour Dieu et le Czar!

 

Rensky:

 

–Ah! je suis mort.

 

Père Ubu:

 

–En avant! Ah, toi, Monsieur, que je t’attrape, car tu m’as fait mal,

entends-tu? sac à vin! avec ton flingot qui ne part pas.

 

Le Russe:

 

–Ah! voyez-vous ça. (Il lui tire un coup de revolver.)

 

Père Ubu:

 

–Ah! Oh! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis

administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même! Ah! je le tiens,

(Il le déchire.) Tiens! recommenceras-tu, maintenant!

 

Le général Lascy:

 

–En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé. La victoire est

à nous

 

Père Ubu:

 

–Tu crois? Jusqu’ici je sens sur mon front plus de bosses que de

lauriers.

 

Cavaliers russes:

 

–Hurrah! Place au Czar!

 

Le Czar arrive accompagné de Bordure déguisé.)

 

Un Polonais:

 

–Ah! Seigneur! Sauve qui peut, voilà le Czar!

 

Un Autre:

 

–Ah! mon Dieu! il passe le fossé.

 

Un Autre:

 

–Pif! Paf! en voilà quatre d’assommés par ce grand bougre de

lieutenant.

 

Bordure:

 

–Ah! vous n’avez pas fini, vous autres! Tiens, Jean Sobiesky, voilà

ton compte. (Il l’assomme.) A d’autres, maintenant! (Il fait un

massacre de Polonais.)

 

Père Ubu:

 

–En avant, mes amis! Attrapez ce bélître! En compote les Moscovites!

La victoire est à nous. Vive l’Aigle Rouge!

 

Tous:

 

–En avant! Hurrah! Jambedieu! Attrapez le grand bougre.

 

Bordure:

 

–Par saint Georges, je suis tombé.

 

Père Ubu (le reconnaissant):

 

–Ah! c’est toi, Bordure! Ah! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi

que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit

feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh! Ah! Oh! Je suis mort.

C’est au moins un coup de canon que j’ai reçu. Ah! mon Dieu,

pardonnez-moi mes péchés. Oui, c’est bien un coup de canon.

 

Bordure:

 

–C’est un coup de pistolet chargé à poudre.

 

Père Ubu:

 

–Ah! tu te moques de moi! Encore! A la pôche! (Il se rue sur lui et le

déchire.)

 

Le général Lascy:

 

–Père Ubu, nous avançons partout.

 

Père Ubu:

 

–Je le vois bien, je n’en peux plus, je suis criblé de coups de pied,

je voudrais m’asseoir par terre. Oh! ma bouteille.

 

Le général Lascy:

 

–Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.

 

Père Ubu:

 

–Eh! j’y vais de ce pas. Allons! Sabre à merdre, fais ton office,

et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à

physique travaille d’une généreuse émulation et partage avec le petit

bout de bois l’honneur de massacrer, creuser et exploiter l’Empereur

moscovite. En avant. Monsieur notre cheval à finances! (Il se rue sur

le Czar.)

 

Un Officier russe:

 

–En garde, Majesté!

 

Père Ubu:

 

–Tiens, toi! Oh! aïe! Ah! mais tout de même. Ah! monsieur, pardon,

laissez-moi tranquille. Oh! mais, je n’ai pas fait exprès!

 

(Il se sauve. Le Czar le poursuit)

 

Père Ubu:

 

–Sainte Vierge, cet enragé me poursuit! Qu’ai-je fait, grand Dieu!

Ah! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah! je le sens derrière

moi et le fossé devant! Courage, fermons les yeux.

 

(_Il saute le fossé. Le Czar y tombe.)

 

Le Czar:

 

–Bon, je suis dedans.

 

Polonais:

 

–Hurrah! le Czar est à bas!

 

Père Ubu:

 

–Ah! j’ose à peine me retourner! Il est dedans. Ah! c’est bien fait

et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon

dos le misérable! Moi je n’ose pas le regarder! Et cependant notre

prédiction s’est complètement réalisée, le bâton à physique a fait

merveilles et nul doute que je ne l’eusse complètement tué si une

inexplicable terreur n’était venue combattre et annuler en nous les

effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner

casaque, et nous n’avons dû notre salut qu’à notre habileté comme

cavalier ainsi qu’à la solidité des jarrets de notre cheval à

finances, dont la rapidité n’a d’égale que la solidité et dont la

légèreté fait la célébrité, ainsi qu’à la profondeur du fossé qui

s’est trouvé fort à propos sous les pas de l’ennemi de nous l’ici

présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne

ne m’écoute. Allons! bon, ça recommence!

 

(Les Dragons russes font une charge et délivrent le Czar.)

 

Le général Lascy:

 

–Cette fois, c’est la débandade.

 

Père Ubu:

 

–Ah! voici l’occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les

Polonais, en avant! ou plutôt en arrière!

 

Polonais:

 

–Sauve qui peut!

 

Père Ubu:

 

–Allons! en route. Quel tas de gens, quelle suite, quelle multitude,

comment me tirer de ce gâchis? (_Il est bousculé_.) Ah! mais toi! fais

attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des

Finances. Ah! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy

ne nous voit pas. (_Il sort, ensuite on voit passer_ le Czar _et_

l’Armée russe _poursuivant_ les Polonais.)

 

 

 

Scène V

 

 

Une caverne en Lithuanie (il neige.)

 

PÈRE UBU, PILE, COTICE

 

 

Père Ubu:

 

–Ah! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du

Maître des Finances s’en trouve fort endommagée.

 

Pile:

 

–Hon! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre

fuite?

 

Père Ubu:

 

–Oui! je n’ai plus peur, mais j’ai encore la fuite.

 

Cotice (à part):

 

–Quel pourceau.

 

Père Ubu:

 

–Eh! sire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle?

 

Cotice:

 

–Aussi bien, Monsieuye, qu’elle peut aller tout en allant très mal.

Par conséquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n’ai

pu extraire la balle.

 

Père Ubu:

 

–Tiens, c’est bien fait! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les

autres. Moi j’ai déployé la plus grande valeur, et sans m’exposer j’ai

massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui

étaient déjà morts et que nous avons achevés.

 

Cotice:

 

–Savez-vous, Pile, ce qu’est devenu le petit Rensky?

 

Pile:

 

–Il a reçu une balle dans la tête.

 

Père Ubu:

 

–Ainsi que le coquelicot et le pissenlit à la fleur de leur âge sont

fauchés par l’impitoyable faux de l’impitoyable faucheur qui fauche

impitoyablement leur pitoyable binette,–ainsi le petit Rensky a fait

le coquelicot, il s’est fort bien battu cependant, mais aussi il y

avait trop de Russes.

 

Pile & Cotice:

 

–Hon, Monsieuye!

 

Un écho:

 

–Hhrron!

 

Pile:

 

–Qu’est-ce? Armons-nous de nos lumelles.

 

Père Ubu:

 

–Ah, non! par exemple, encore des Russes, je parie! J’en ai assez! et

puis c’est bien simple, s’ils m’attrapent ji lon fous à la poche.

 

 

 

 

Scène VI

 

 

LES MÊMES, entre UN OURS

 

 

Cotice:

 

–Hon, Monsieuye des Finances!

 

Père Ubu:

 

–Oh! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.

 

Pile:

 

–Prenez garde! Ah! quel énorme ours: mes cartouches!

 

Père Ubu:

 

–Un ours! Ah! l’atroce bête. Oh! pauvre homme, me voilà mangé. Que

Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c’est Cotice qu’il attrape.

Ah! je respire. (L’Ours se jette sur Cotice. Pile l’attaque à coups

de couteau. Ubu se réfugie sur un rocher.)

 

Cotice:

 

–A moi, Pile! à moi! au secours, Monsieuye Ubu!

 

Père Ubu:

 

–Bernique! Débrouille-toi, mon ami: pour le moment, nous faisons

notre Pater Noster. Chacun son tour d’être mangé.

 

Pile:

 

–Je l’ai, je le tiens.

 

Cotice:

 

–Ferme, ami, il commence à me lâcher.

 

Père Ubu:

 

–Sanctificetur nomen tuum.

 

Cotice:

 

–Lâche bougre!

 

Pile:

 

–Ah! il me mord! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.

 

Père Ubu:

 

–Fiat voluntas tua.

 

Cotice:

 

–Ah! j’ai réussi à le blesser.

 

Pile:

 

–Hurrah! il perd son sang. (Au milieu des cris des Palotins, l’Ours

beugle de douleur et Ubu continue à marmotter.)

 

Cotice:

 

–Tiens-le ferme, que j’attrape mon coup-de-poing explosif.

 

Père Ubu:

 

–Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

 

Pile:

 

–L’as-tu enfin, je n’en peux plus.

 

Père Ubu:

 

–Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

 

Cotice:

 

–Ah! je l’ai. (Une explosion retentit et l’Ours tombe mort.)

 

Pile & Cotice:

 

–Victoire!

 

Père Ubu:

 

–Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort? Puis-je

descendre de mon rocher?

 

Pile (avec mépris):

 

–Tant que vous voudrez.

 

Père Ubu (descendant):

 

–Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si

vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu

magnanime du Maître des Finances, qui s’est évertué, échiné et

égofillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié

avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous

avez manié avec adresse le temporel de l’ici présent Palotin Cotice

coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre

dévouement, car nous n’avons pas hésité à monter sur un rocher fort

haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.

 

Pile:

 

–Révoltante bourrique.

 

Père Ubu:

 

–Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel

ventre, messieurs! Les Grecs y auraient été plus à l’aise que dans le

cheval de bois, et peu s’en est fallu, chers amis, que nous n’ayons pu

aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.

 

Pile:

 

–Je meurs de faim. Que manger?

 

Cotice:

 

–L’ours!

 

Père Ubu:

 

–Eh! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru? Nous n’avons rien

pour faire du feu.

 

Pile:

 

–N’avons-nous pas nos pierres à fusil?

 

Père Ubu:

 

–Tiens, c’est vrai. Et puis il me semble que voilà non loin d’ici un

petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher,

Sire Cotice. (Cotice s’éloigne à travers la neige.)

 

Pile:

 

–Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l’ours.

 

Père Ubu:

 

–Oh non! Il n’est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à

moitié mangé et mordu de toutes parts, c’est tout à fait dans ton

rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu’il apporte du bois.

(Pile commence à dépecer l’ours.)

 

Père Ubu:

 

–Oh, prends garde! il a bougé.

 

Pile:

 

–Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.

 

Père Ubu:

 

–C’est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va

procurer une indigestion au Maître des Finances.

 

Pile (à part):

 

–C’est révoltant. (Haut.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne

puis faire toute la besogne.

 

Père Ubu:

 

–Non, je ne veux rien faire, moi! Je suis fatigué, bien sûr!

 

Cotice (rentrant):

 

–Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La

nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour

voir encore clair.

 

Père Ubu:

 

–Oui, entends-tu, Pile? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux! Embrochez

la bête, cuisez la bête, j’ai faim, moi!

 

Pile:

 

–Ah, c’est trop fort, à la fin! Il faudra travailler ou bien tu

n’auras rien, entends-tu, goinfre!

 

Père Ubu:

 

–Oh! ça m’est égal, j’aime autant le manger tout cru, c’est vous qui

serez bien attrapés. Et puis j’ai sommeil, moi!

 

Cotice:

 

–Que voulez-vous, Pile? Faisons le dîner tout seuls. Il n’en aura

pas, voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.

 

Pile:

 

–C’est bien. Ah, voilà le feu qui flambe.

 

Père Ubu:

 

–Oh! c’est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes

partout. Quelle fuite, grand Dieu! Ah! (Il tombe endormi.)

 

Cotice:

 

–Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu

est vraiment détrônée. Ça n’aurait rien d’impossible.

 

Pile:

 

–Finissons de faire le souper.

 

Cotice:

 

–Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu’il

serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.

 

Pile:

 

–C’est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui?

 

Cotice:

 

–La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu’il faut

faire.

 

Pile:

 

–Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.

 

Cotice:

 

–Partons, alors.

 

(Ils partent.)

 

 

 

 

Scène VII

 

 

UBU parle en dormant.

 

 

Ah! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a

du monde. Ah! voilà Bordure, qu’il est mauvais, on dirait un ours. Et

Bougrelas qui vient sur moi! L’ours, l’ours! Ah! le voilà à bas! qu’il

est dur, grand Dieu! Je ne veux rien faire, moi! Va-t’en, Bougrelas!

Entends-tu, drôle? Voilà Rensky maintenant, et le Czar! Oh! ils vont

me battre. Et la Rbue. Où as-tu pris tout cet or? Tu m’as pris mon

or, misérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui est dans

la cathédrale de Varsovie, près de la Lune. Je suis mort depuis

longtemps, moi, c’est Bougrelas qui m’a tué et je suis enterré à

Varsovie près de Vladislas le Grand, et aussi à Cracovie près de Jean

Sigismond, et aussi à Thorn dans la casemate avec Bordure! Le voilà

encore. Mais va-t’en, maudit ours. Tu ressembles à Bordure. Entends-tu

bête de Satan? Non, il n’entend pas, les Salopins lui ont coupé les

oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance

et buvez jusqu’à la mort, c’est la vie des Salopins, c’est le bonheur

du Maître des Finances.

 

(Il se tait et dort.)

 

 

Fin du Quatrième Acte.

 

Alfred Jarry

Ubu roi

 

 

 

 

 

Acte IV

 

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More in: Archive I-J, Jarry, Alfred, OULIPO (PATAFYSICA)


Alfred Jarry: Ubu roi – Acte I


Alfred Jarry

(1873-1907)

 

UBU ROI

ou

les Polonais

 

par ALFRED JARRY

 

 

Drame en cinq Actes en prose

 

Restitué en son intégrité tel qu’il a été représenté par les

 

marionnettes du Théâtre des Phynances en 1888.

 

 
 

 

Ce drame est dédié

 

 

à

 

 

MARCEL SCHWOB

 

 

 

 

Adonc le Père Ubu

 

 

hoscha la poire,

 

 

dont fut depuis

 

 

nommé par les Anglois

 

 

Shakespeare,

 

 

et avez de lui sous

 

 

ce nom maintes

 

 

belles tragoedies par

 

 

escript.

 


 

PERSONNAGES

 

Père Ubu.

 

 

Mère Ubu.

 

 

Capitaine Bordure.

 

 

Le Roi Venceslas.

 

 

La Reine Rosemonde.

 

 

Boleslas…)

 

 

Ladislas…) leurs fils.

 

Bougrelas..)

 

Le général Lascy.

 

 

Stanislas Leczinski.

 

 

Jean Sobieski.

 

Nicolas Rensky.

 

 L’Empereur Alexis.

 

 Giron…)

 

 Pile….) Palotins.

 

 Cotice..)

 

 Conjurés & Soldats.

 

 Peuple.

 

 Michel Fédérovitch.

 

 Nobles.

 

 Magistrats.

 

 Conseillers.

 

 Financiers.

 

 Larbins de Phynances.

 

 Paysans.

 

 Toute l’Armée russe.

 

 Toute l’Armée polonaise.

 

 Les Gardes de la Mère Ubu.

 

 Un Capitaine.

 

 L’Ours.

 

 Le Cheval à Phynances.

 

 La Machine à décerveler.

 

 L’Equipage.

Le Commandant.

 


Acte Premier


Scène Première

 

PÈRE UBU, MÈRE UBU

 


Père Ubu:

 

–Merdre.

 

Mère Ubu:

 

–Oh! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.

 

Père Ubu:

 

–Que ne vous assom’je, Mère Ubu!

 

Mère Ubu:

 

–Ce n’est pas moi, Père Ubu, c’est un autre qu’il faudrait

assassiner.

 

Père Ubu:

 

–De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.

 

Mère Ubu:

 

–Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort?

 

Père Ubu:

 

–De par ma chandelle verte, madame, certes oui, je suis content. On

le serait à moins: capitaine de dragons, officier de confiance du roi

Venceslas, décoré de l’ordre de l’Aigle Rouge de Pologne et ancien roi

d’Aragon, que voulez-vous de mieux?

 

Mère Ubu:

 

–Comment! après avoir été roi d’Aragon vous vous contentez de mener

aux revues une cinquantaine d’estafiers armés de coupe-choux, quand

vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à

celle d’Aragon?

 

Père Ubu:

 

–Ah! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

 

Mère Ubu:

 

–Tu es sí bête!

 

Père Ubu:

 

–De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant:

et même en admettant qu’il meure, n’a-t-il pas des légions d’enfants?

 

Mère Ubu:

 

–Oui t’empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur

place?

 

Père Ubu:

 

–Ah! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à

l’heure par la casserole.

 

Mère Ubu:

 

–Eh! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te

raccommoderait tes fonds de culotte?

 

Père Ubu:

 

–Eh vraiment! et puis après? N’ai-je pas un cul comme les autres?

 

Mère Ubu:

 

–A ta place, ce cul, je voudrais l’installer sur un trône. Tu

pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent

de l’andouille et rouler carrosse par les rues.

 

Père Ubu:

 

–Si j’étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme

celle que j’avais en Aragon et que ces gredins d’Espagnols m’ont

impudemment volée.

 

Mère Ubu:

 

–Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te

tomberait sur les talons.

 

Père Ubu:

 

–Ah! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si

jamais je le rencontre au coin d’un bois, il passera un mauvais quart

d’heure.

 

Mère Ubu:

 

–Ah! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.

 

Père Ubu:

 

–Oh non! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne!

plutôt mourir!

 

Mère Ubu (à part):

 

–Oh! merdre! (Haut) Ainsi tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu.

 

Père Ubu:

 

–Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j’aime mieux être gueux comme

un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.

 

Mère Ubu:

 

–Et la capeline? et le parapluie? et le grand caban?

 

Père Ubu:

 

–Eh bien, après, Mère Ubu? (Il s’en va en claquant la porte.)

 

Mère Ubu (seule):

 

–Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois

pourtant l’avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans

huit jours serai-je reine de Pologne.

 

 

 

 

Scène II


 

(La scène représente une chambre de la maison du Père Ubu où une table

splendide est dressée.)

 

 

PÈRE UBU, MÈRE UBU

 

 

Mère Ubu:

 

–Eh! nos invités sont bien en retard.

 

Père Ubu:

 

–Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim, Mère Ubu, tu es bien

laide aujourd’hui. Est-ce parce que nous avons du monde?

 

Mère Ubu (haussant les épaules):

 

–Merdre.

 

Père Ubu (saisissant un poulet rôti):

 

–Tiens, j’ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C’est un poulet, je

crois. Il n’est pas mauvais.

 

Mère Ubu:

 

–Que fais-tu, malheureux? Que mangeront nos invités?

 

Père Ubu:

 

–Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus à rien. Mère

Ubu, va donc voir à la fenêtre si nos invités arrivent.

 

Mère Ubu (y allant):

 

–Je ne vois rien. (Pendant ce temps le Père Ubu dérobe une rouelle

de veau.)

 

Mère Ubu:

 

–Ah! voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que

manges-tu donc, Père Ubu?

 

Père Ubu:

 

–Rien, un peu de veau.

 

Mère Ubu:

 

–Ah! le veau! le veau! veau! Il a mangé le veau! Au secours!

 

Père Ubu:

 

–De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux.

 

(La porte s’ouvre.)

 

 

 

Scène III

 

 

PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE et ses partisans.

 

 

Mère Ubu:

 

–Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous.

 

Capitaine Bordure:

 

–Bonjour, madame. Mais où est donc le Père Ubu?

 

Père Ubu:

 

–Me voilà! me voilà! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis

pourtant assez gros.

 

Capitaine Bordure:

 

–Bonjour, Père Ubu. Asseyez-vous, mes hommes. (Ils s’asseyent tous.)

 

Père Ubu:

 

–Ouf, un peu plus, j’enfonçais ma chaise.

 

Capitaine Bordure:

 

–Eh! Mère Ubu! que nous donnez-vous de bon aujourd’hui?

 

Mère Ubu:

 

–Voici le menu.

 

Père Ubu:

 

–Oh! ceci m’intéresse.

 

Mère Ubu:

 

–Soupe polonaise, côtes de rastron, veau, poulet, pâté de chien,

croupions de dinde, charlotte russe…

 

Père Ubu:

 

–Eh! en voilà assez, je suppose. Y en a-t-il encore?

 

Mère Ubu (continuant):

 

–Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, chouxfleurs

à la merdre.

 

Père Ubu:

 

–Eh! me crois-tu empereur d’Orient pour faire de telles dépenses?

 

Mère Ubu:

 

–Ne l’écoutez pas, il est imbécile.

 

Père Ubu:

 

–Ah! je vais aiguiser mes dents contre vos mollets.

 

Mère Ubu:

 

–Dîne plutôt, Père Ubu. Voilà de la polonaise.

 

Père Ubu:

 

–Bougre, que c’est mauvais.

 

Capitaine Bordure:

 

–Ce n’est pas bon, en effet.

 

Mère Ubu:

 

–Tas d’Arabes, que vous faut-il?

 

Père Ubu (se frappant le front):

 

–Oh! j’ai une idée. Je vais revenir tout à l’heure. (Il s’enva.)

 

Mère Ubu:

 

–Messieurs, nous allons goûter du veau.

 

Capitaine Bordure:

 

–Il est très bon, j’ai fini.

 

Mère Ubu:

 

–Aux croupions, maintenant.

 

Capitaine Bordure:

 

–Exquis, exquis! Vive la mère Ubu.

 

Tous:

 

–Vive la Mère Ubu.

 

Père Ubu (rentrant):

 

–Et vous allez bientôt crier vive le Père Ubu. (Il tient un balai

innommable à la main et le lance sur le festin.)

 

Mère Ubu:

 

–Misérable, que fais-tu?

 

Père Ubu:

 

–Goûtez un peu. (Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés.)

 

Père Ubu:

 

–Mère Ubu, passe-moi les côtelettes de rastron, que je serve.

 

Mère Ubu:

 

–Les voici.

 

Père Ubu:

 

–A la porte tout le monde! Capitaine Bordure, j’ai à vous parler.

 

Les Autres:

 

–Eh! nous n’avons pas dîné.

 

Père Ubu:

 

–Comment, vous n’avez pas dîné! A la porte tout le monde! Restez,

Bordure. (Personne ne bouge.)

 

Père Ubu:

 

–Vous n’êtes pas partis? De par ma chandelle verte, je vais vous

assommer de côtes de rastron. (_Il commence à en jeter_.)

 

Tous:

 

–Oh! Aïe! Au secours! Défendons-nous! malheur! je suis mort!

 

Père Ubu:

 

–Merdre, merdre, merdre. A la porte! je fais mon effet.

 

Tous:

 

–Sauve qui peut! Misérable Père Ubu! traître et gueux voyou!

 

Père Ubu:

 

–Ah! les voilà partis. Je respire, mais j’ai fort mal dîné. Venez,

Bordure. (Ils sortent avec la Mère Ubu.)

 


 

Scène IV

 

 

PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE

 

 

Père Ubu:

 

–Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné?

 

Capitaine Bordure:

 

–Fort bien, monsieur, sauf la merdre.

 

Père Ubu:

 

–Eh! la merdre n’était pas mauvaise.

 

Mère Ubu:

 

–Chacun son goût.

 

Père Ubu:

 

–Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.

 

Capitaine Bordure:

 

–Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.

 

Père Ubu:

 

–Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.

 

Capitaine Bordure:

 

–Vous allez tuer Venceslas?

 

Père Ubu:

 

–Il n’est pas bête, ce bougre, il a deviné.

 

Capitaine Bordure:

 

–S’il s’agit de tuer Venceslas, j’en suis. Je suis son mortel ennemi

et je réponds de mes hommes.

 

Père Ubu (se jetant sur lui pour l’embrasser):

 

–Oh! Oh! je vous aime beaucoup, Bordure.

 

Capitaine Bordure:

 

–Eh! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais?

 

Père Ubu:

 

–Rarement.

 

Mère Ubu:

 

–Jamais!

 

Père Ubu:

 

–Je vais te marcher sur les pieds.

 

Mère Ubu:

 

–Grosse merdre!

 

Père Ubu:

 

–Allez, Bordure, j’en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte,

je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.

 

Mère Ubu:

 

–Mais…

 

Père Ubu:

 

–Tais-toi, ma douce enfant.

 

(Ils sortent.)

 


 

 

Scène V

 

 

PÈRE UBU, MÈRE UBU, UN MESSAGER

 

 

Père Ubu:

 

–Monsieur, que voulez-vous? fichez le camp, vous me fatiguez.

 

Le Messager:

 

–Monsieur, vous êtes appelé de par le roi.

 

(Il sort.)

 

Père Ubu:

 

–Oh! merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis

découvert, je vais être décapité! hélas! hélas!

 

Mère Ubu:

 

–Quel homme mou! et le temps presse.

 

Père Ubu:

 

–Oh! j’ai une idée: je dirai que c’est la Mère Ubu et Bordure.

 

Mère Ubu:

 

–Ah! gros P.U., si tu fais ça…

 

Père Ubu:

 

–Eh! j’y vais de ce pas.

 

(Il sort.)

 

Mère Ubu (courant après lui):

 

–Oh! Père Ubu, Père Ubu, je te donnerai de l’andouille.

 

(Elle sort.)

 

Père Ubu (dans la coulisse):

 

–Oh! merdre! tu en es une fière, d’andouille.

 

 

 

Scène VI

 

 

Le palais du roi.

 

LE ROI VENCESLAS, entouré de ses officiers; BORDURE; les fils du roi,

BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS. Puis UBU.

 

 

Père Ubu (entrant):

 

–Oh! vous savez, ce n’est pas moi, c’est la mère Ubu et Bordure.

 

Le Roi:

 

–Qu’as-tu, Père Ubu?

 

Bordure:

 

–Il a trop bu.

 

Le Roi:

 

–Comme moi ce matin.

 

Père Ubu:

 

–Oui, je suis saoul, c’est parce que j’ai bu trop de vin de France.

 

Le Roi:

 

–Père Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme

capitaine de dragons, et je te fais aujourd’hui comte de Sandomir.

 

Père Ubu:

 

–O monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier.

 

Le Roi:

 

–Ne me remercie pas, Père Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande

revue.

 

Père Ubu:

 

–J’y serai, mais acceptez, de grâce, ce petit mirliton.

 

(Il présente au roi un mirliton.)

 

Le Roi:

 

–Que veux-tu à mon âge que je fasse d’un mirliton? Je le donnerai à

Bougrelas.

 

Le jeune Bougrelas:

 

–Est-il bête, ce Père Ubu.

 

Père Ubu:

 

–Et maintenant je vais foutre le camp. (_Il tombe en se retournant_.)

Oh! aïe! au secours! De par ma chandelle verte, je me suis rompu

l’intestin et crevé la bouzine!

 

Le Roi (le relevant):

 

–Père Ubu, vous estes-vous fait mal?

 

Père Ubu:

 

–Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la Mère Ubu?

 

Le Roi:

 

–Nous pourvoirons à son entretien.

 

Père Ubu:

 

–Vous avez bien de la bonté de reste. (_Il sort_.) Oui, mais, roi

Venceslas, tu n’en seras pas moins massacré.

 

 



Scène VII

 

 

La maison d’Ubu.

 

GIRON, PILE, COTICE, PÈRE UBU, MÈRE UBU, Conjurés & Soldats,

CAPITAINE BORDURE.

 

 

Père Ubu:

 

–Eh! mes bons amis, il est grand temps d’arrêter le plan de la

conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d’abord donner le

mien, si vous le permettez.

 

Capitaine Bordure:

 

–Parlez, Père Ubu.

 

Père Ubu:

 

–Eh bien, mes amis, je suis d’avis d’empoisonner simplement le roi

en lui fourrant de l’arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le

brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.

 

Tous:

 

–Fi, le sagouin!

 

Père Ubu:

 

–Eh quoi, cela ne vous plaît pas? Alors, que Bordure donne son avis.

 

Capitaine Bordure:

 

–Moi, je suis d’avis de lui ficher un grand coup d’épêe qui le fendra

de la tête à la ceinture.

 

Tous:

 

–Oui! voilà qui est noble et vaillant.

 

Père Ubu:

 

–Et sil vous donne des coups de pied? Je me rappelle maintenant qu’il

a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais,

je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je

pense qu’il me donnerait aussi de la monnaie.

 

Mère Ubu:

 

–Oh! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre.

 

Tous:

 

–Conspuez le Père Ub!

 

Père Ubu:

 

–Hé, messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes

poches. Enfin je consens à m’exposer pour vous. De la sorte, Bordure,

tu te charges de pourfendre le roi.

 

Capitaine Bordure:

 

–Ne vaudrait il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en

braillant et gueulant? Nous aurions chance ainsi d’entraîner les

troupes.

 

Père Ubu:

 

–Alors, voilà. Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il

regimbera, alors je lui dirai: MERDRE, et à ce signal vous vous

jetterez sur lui.

 

Mère Ubu:

 

–Oui, et dès qu’il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.

 

Capitaine Bordure:

 

–Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale.

 

Père Ubu:

 

–Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.

 

(Ils sortent.)

 

Père Ubu (courant après et les faisant revenir):

 

–Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut

jurer de nous escrimer vaillamment.

 

Capitaine Bordure:

 

–Et comment faire? Nous n’avons pas de prêtre.

 

Père Ubu:

 

–La Mère Ubu va en tenir lieu.

 

Tous:

 

–Eh bien, soit.

 

Père Ubu:

 

–Ainsi, vous jurez de bien tuer le roi?

 

Tous:

 

–Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu!

 

 

Fin du premier Acte.

 

 

Alfred Jarry

 

 

 

 

 

 

 

 

Ubu roi

 

 

 

 

Acte I

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Alfred Jarry: Linteau

Alfred Jarry

(1873-1907)


L i n t e a u

Il est très vraisemblable que beaucoup ne s’apercevront point que ce qui va suivre soit très beau (sans superlatif : départ); et à supposer qu’une ou deux choses les intéressent, il se peut aussi qu’ils ne croient point qu’elles leur aient été suggérées exprès. Car ils entreverront des idées entrebâillées, non brodées de leurs usuelles accompagnatrices, et s’étonneront du manque de maintes citations congrues, alors qu’il se compile des manuels où tout jeune homme lit ce qui est nécessaire pour suivre lesdits usages. Il est bien d’avoir fréquenté chez les siècles divers des philosophes, pour apprendre 1° l’absurdité de répéter leurs doctrines, qui, récentes, traînent aux cafés et brasseries, plus vieilles, aux cahiers des potaches; 2° et surtout, la double absurdité de citer l’étai du nom d’un philosophe, quand chacune de ses idées, prise hors de l’ensemble du système, bave des lèvres d’un gâteux (Et ce bout de dissertation est tout aussi banal que la banalité d’il ne faut pas tout dire qu’il explique) …

Suggérer au lieu de dire, faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots. Comme des productions de la nature (auxquelles faussement on a comparé l’œuvre seule de génie, toute œuvre écrite y étant semblable), la dissection indéfinie exhume toujours des œuvres quelque chose de nouveau. Confusion et danger : l’œuvre d’ignorance aux mots bulletins de votre pris hors de leur sens ou plus justement sans préférence de sens. Et celle-ci aux superficiels d’abord est plus belle, car la diversités des sens attribuables est surpassante, la verbalité libre de tout chapelet se choisit plus tintante; et pour peu que la forme soit abrupte et irrégulière, par manque d’avoir su la régularité, toute régularité inattendue luit, pierre, orbite, œil de paon, lampadaire, accord final. – Mais voici le critère pour distinguer cette obscurité, chaos facile, de l’Autre, simplicité* condensée, diamant du charbon, œuvre unique faite de toutes les oeuvres possibles offertes à tous les yeux encerclant le phare argus de la périphérie de notre crâne sphérique : en celle-ci, le rapport de la phrase verbale à tout sens que l’on puisse y trouver est constant; en celle-là, indéfiniment varié.

(DILEMME) De par ceci qu’on écrit l’œuvre, active supériorité sur l’audition passive. Tous les sens qu’y trouvera le lecteur sont prévus, et jamais il ne les trouvera tous; et l’auteur lui en peut indiquer, colin-maillard cérébral, d’inattendus, postérieurs et contradictoires.

Mais 2° Cas. Lecteur infiniment supérieur par l’intelligence à celui qui écrivit. – N’ayant point écrit l’œuvre, il ne la néanmoins pénètre point, reste parallèle, sinon égal, au lecteur du Ier Cas.

3° Si impossible il s’identifie à l’auteur, l’auteur au moins dans le passé le surpassa écrivant l’œuvre, moment unique où il vit TOUT (et n’eut, comme ci-dessus, garde de le dire. C’eût été (Cf. Pataph.) association d’idées animalement passive, dédain (ou manque) du libre-arbitre ou de l’intelligence choisissante, et sincérité, anti-esthétique et méprisable).

4° Si passé ce moment unique l’auteur oublie (et l’oubli est indispensable – timeo hominem… – pour retourner le style en sa cervelle et y buriner l’œuvre nouvelle), la constante du rapport précité lui est jalon pour retrouver TOUT. Et ceci n’est qu’accessoire de cette réciproque : quand même il n’eût point su toutes choses y afférentes en écrivant l’œuvre, il lui suffit de deux jalons placés (encoche, point de mire) – par intuition, si l’on veut un mot – pour TOUT décrire (dirait le tire-ligne au compas) et découvrir. Et Descartes est bien petit d’ambition, qui n’a voulu qu’édifier sur un Album un système (Rien de Stuart Mill, méthode des résidus).

Il est bon d’écrire une théorie après l’œuvre, de la lire avant l’œuvre. –

Avant de lire ce qui est passable :

Il est stupide de commenter soi-même l’œuvre écrite, bonne ou mauvaise, car au moment de l’écriture on a tâché de son mieux non de dire TOUT, ce qui serait absurde, mais le plus du nécessaire (que jamais d’ailleurs le lecteur ne percevra totale), et l’on ne sera pas plus clair. Qu’on pèse donc les mots, polyèdres d’idées, avec des scrupules comme des diamants à la balance de ses oreilles, sans demander pourquoi telle et telle chose, car il n’y a qu’à regarder, et c’est écrit dessus.

Avant de lire ce qui ne vaut rien :

Et il y a divers vers et proses que nous trouvons très mauvais et que nous avons laissé pourtant, retranchant beaucoup, parce que pour un motif qui nous échappe aujourd’hui, il nous ont donc intéressé un instant parce que nous les avons écrits; l’œuvre est plus complète quand on n’en retranche point tout le faible et le mauvais, échantillons laissés qui expliquent par similitude ou différence leurs pareils ou leurs contraires – et d’ailleurs certains ne trouveront que cela de bien.

1894

(*) La simplicité n’a pas besoin d’être simple mais du complexe resserré et synthétisé

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Alfred Jarry Poésie


A l f r e d   J a r r y

(1873-1907)

La régularité de la châsse

(…)
Pris
Dans l’eau calme de granit gris,
nous voguons sur la lagune dolente.
Notre gondole et ses feux d’or
dort
lente.
(…)

Clair,
un vol d’esprits flotte dans l’air :
corps aériens transparents, blancs linges,
inquiétants regards dardés
des
sphinges.

Et
le criblant d’un jeu de palet,
fins disques, brillez au toit gris des limbes
mornes et des souvenirs feus,
bleus
nimbes…

La
gondole spectre que hala
la mort sous les ponts de pierre en ogive,
illuminant son bord brodé
dé-
rive.

 

Bardes et cordes

Le roi mort, les vingt et un coups de la bombarde
Tonnent, signal de deuil, place de la Concorde.

Silence, joyeux luth, et viole et guimbarde :
Tendons sur le cercueil la plus macabre corde

Pour accompagner l’hymne éructé par le barde :
Le ciel veut l’oraison funèbre pour exorde.

L’encens vainc le fumet des ortolans que barde
La maritorne, enfant butorde non moins qu’orde.

Aux barrières du Louvre elle dormait, la garde :
Les palais sont de grands ports où la nuit aborde ;

Corse, kamoulcke, kurde, iroquoise et lombarde
Le catafalque est ceint de la jobarde horde.

Sa veille n’eût point fait camuse la camarde :
Il faut qu’un rictus torde et qu’une bouche morde.

La lame ou la dent tranche autant que le plomb arde :
Poudre aux moineaux, canons place de la Concorde.

Arme blême, le dail ne craint point l’espingarde :
Tonne, signal de deuil ; vibre, macabre corde.

Les Suisses du pavé heurtent la hallebarde :
Seigneur, prends le défunt en ta miséricorde.

 

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